La mort d’un pauvre

 La mort d’un pauvre

C’est un dimanche, le 27 juin 1982.
Aux premières lueurs du jour, soudain, on entend la cloche de l’église…
Pourquoi, pour qui sonne-t-elle ?
« Aujourd’hui, Jean, c’est pour toi, toi qui l’as fait sonner, si souvent,
pour appeler les chrétiens, à la prière ou au travail….
Aujourd’hui, la cloche nous annonce que tu es parti, cette nuit, à la Case de Dieu.
Et elle invite les habitants de Léré à venir prier auprès de toi.

Oui, Jean, hier matin, de très bonne heure,
tu partais dans ton champ, tout heureux.
Avec ta femme, tu as bien travaillé.
Tu étais content : à 10 heures, toutes tes arachides étaient semées.
Mais comme il faisait déjà chaud, tu as repris la route de Léré.

Et voici que tu passes devant ton champ de mil.
Il y a une grosse touffe d’herbes qui gê­ne les jeunes plants
et tu t’apprêtes à l’enlever.
Une passante crie : « Allons, Jean, tu as beaucoup travaillé ce matin.
Tu ne vas pas encore sarcler ton mil. Va te reposer un peu. »
Et toi, Jean, tu lui réponds : « Je vais arracher ça, seulement. »
Alors, tu saisis les grandes herbes… tu pousses un cri et tu tombes ».

Dans la touffe, était caché un serpent, un mauvais, un ecchis.
La morsure a été violen­te.
Jean restera évanoui une demi-heure, peut-être…
Que faire, en pleine brousse ?
Les hommes et les femmes qui cultivaient aux alentours arrivent en courant,
un voisin envoie chercher une voiture à la Mission…

Aussitôt avertis, Sœur Annie et François partent, emportant une pierre noire.
En chemin, ils apprennent que Jean a repris connaissance et qu’il n’est pas très loin.
Avec beau­coup de courage, il a voulu repartir, à pied :
« Je veux mourir dans ma case…
Je ne suis déjà plus avec vous… ».
Cette phrase, ô Jean, combien de fois la répéteras-tu, en cette journée !

Jean est conduit chez un infirmier.
C’est une morsure très grave.
La pierre noire a été appliquée, mais il faudrait un sérum anti-venimeux.
Hélas ! Pas une ampoule à Léré.

Maintenant, Jean est chez lui. Il souffre beaucoup, il vomit le sang.
Les calmants et les remèdes ne suffisent pas.

Et pourtant, Jean, tu ne penses pas à toi.
Une jeune maman veille, près de ta natte. Son enfant pleure.
Alors, tu lui dis : « Retourne à ta case.
Le petit a faim, va lui donner à manger. »
– Beaucoup viennent te visiter.
A chacun, tu adresses un petit mot et tu essaies de sourire encore.
Ton corps te fait mal et s’ affaiblit.
Tu sens bien que tu vas mourir…
Dans la soirée, Sœur Gabrielle va te voir.
Tu bredouilles :
« Il faut apporter la barre à mine, pour creuser le trou…
Je veux parler au Père…
Il ne faut plus ache­ter de médicaments pour moi. Merci beaucoup. »

Oui, Jean, c’est bientôt le départ, pour la Case de Dieu.
Ton cœur simple et pauvre « ne peut se troubler de ce qui lui arrive ».
Il ne possède rien, il n’est attaché à rien.
Ton cœur simple et pauvre est tout prêt…
Et, dans la nuit, Dieu, notre Père, vient te chercher.

La femme de Jean est là, très courageuse.
Les parents, les voisins, les amis, les chrétiens et les non-chrétiens,
tous sont consternés :
Jean Patalé est mort.

La nouvelle est apportée à Gong Daba, le grand Chef des Moundangs. Il pleure.
« Mon cœur est trop triste, dit-il, demain je ne rendrai pas de jugements. »
Chaque matin, Jean al­lait saluer le Chef et lui offrir ses bras pour quelques travaux.
Le Gong avait-il be­soin de lui ?
Aussitôt il se rendait à son saré. Que de services gratuits !
Que de dé­marches et de corvées, il a accomplies !
Gong Daba le sait bien.
Aussi, il envoie sa grande gandoura blanche,
pour ensevelir Jean, son fidèle et dévoué serviteur.

0 Jean, toi, le pauvre, l’esclave, tu seras vêtu comme un prince !

« Louez, serviteurs du Seigneur,
Louez le Nom du Seigneur.
De la poussière, il relève le faible,
Il retire le pauvre de la cendre,
pour qu’il siège parmi les princes,
parmi les princes de son peuple ! »

Et voilà ce qu’on a vu le dimanche matin :
A la cloche qui sonnait, chrétiens et catéchumènes ont répondu.
Bientôt c’est une foule qui entoure Jean,
dans sa concession et même dans la rue.
Une foule recueillie et priante.
La célébration et l’enterrement se passent dans la plus grande simplicité,
dans une grande paix.
Tous, frères chrétiens ou non, entendent la Parole de Dieu
et s’unissent aux chants de l’église.
La mort de Jean rassemble tous ces gens qui l’aimaient.
Ce soir et les deux jours suivants, selon la coutume,
ils viendront encore pour écouter le Seigneur et chanter ses louanges.
Et cela, très tard dans la nuit.

Durant les jours de deuil, les femmes passeront par une autre route,
pour aller au mayo ou au marché.

A la Mission, Moundang et N’Gambaye, cultivateurs et fonctionnaires,
viennent « rendre condoléances » aux Sœurs…
Ils savent que Jean travaillait beaucoup pour elles.
Pour eux, Jean était « un frère ».

« Jean, on ne peut pas l’oublier… », répète-t-on.

C’est vrai. Depuis qu’il repose à l’entrée de sa concession,
on ne cesse de parler de Lui, de « ses bienfaits ».
Personne ne peut lui reprocher une querelle ou un palabre.

 »Jean m’a fait ceci, il a fait cela… Il a réparé mon toit. »

 
« Il a planté ces piquets, il a creusé ce trou… »


« Jean, c’est lui qui a coupé des bois en brousse, pour mon danki. »
« Jean, il a crépi la case de mon père. »
« C’est lui qui puisait ou ‘pompait’ chez les Sœurs…» ».

 

Jean, semble-t-il, est passé partout, « faisant le bien ».
Les femmes racontent :
« Si Jean nous rencontrait, avec une grosse cuvette ou un lourd fagot, sur la tête,


il nous arrêtait et nous disait :
‘Donne-moi ça ! Je vais te por­ter ça à ta case…’


Il était bon ! »

Sa force – car il était un des hommes les plus forts de Léré -, sa force,
Jean la met­tait au service des autres.
On avait besoin de lui ? Il arrivait…
« Moi, je connais ! » et il se mettait à l’ouvrage avec ardeur.
Les travaux les plus durs, les plus répu­gnants, étaient pour lui.
Il ne se plaignait pas.

Mais n’abusait-on pas de lui ?
Il aurait aimé recevoir quelques pièces de monnaie,
pour acheter savon ou nourriture…
et on le payait avec une tassa de bière de mil.
Et lui, il finissait toujours par accepter.

C’était le pauvre, le petit, parfois méprisé.
Oui, il ne savait ni lire, ni écrire,
il ne savait pas raconter une page d’évangile,
mais l’Amour de Dieu était dans son cœur.
La bonté du Seigneur, Jean l’a manifestée par ses humbles gestes,
ses humbles services, et son sourire…

Ceux que tu aimais et qui t’aimaient,
Jean, ce sont bien les petits, les enfants.
Quand tu arrivais à la Mission, nos petits voisins, Barka, Nône, Tamibe, Nestor…
accouraient en criant de toutes leurs forces : « Zan, Zan ! »
et tu prenais Barka dans tes bras, avec quelle joie !
Et, dans les quartiers, les enfants parlent encore de toi…
Les « petits » se connaissent et se comprennent,
parce qu’ils sont simples et pauvres, n’est-ce pas  !

O Jean, tu étais si simple, nous ne pouvons pas t’oublier !

Dieu, notre Père,
nous Te bénissons d’avoir révélé toutes ces choses aux tout-petits,
nous Te bénissons, nous Te rendons grâce, car, par la vie de Jean,
Tu nous redis :
« Bienheureux les pauvres… »
« Si vous ne devenez petits comme des enfants,
sans vue, ni estime de vous-même,
vous n’entrerez point dans le Royaume des Cieux. »

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